_Propos recueillis par Pablo René-Worms
Pourquoi avoir choisi de traiter le sujet du Tribunal Pénal de la Haye ?
Il y a des sujets différents, différents niveaux d’interprétation et plusieurs strates dans le film. Si tu parles de la justice internationale et de la guerre dans les Balkans, c’est un des sujets pour moi. Si tu parles du personnage principal et des problèmes qu’elle rencontre, c’en est un autre. Je suis parti du personnage principal d’Hannah Maynard. J’ai lu un article au sujet d’une procureure et j’ai réalisé que la question de l’intégrité et du comportement à adopter est quelque chose qui m’intéresse particulièrement. J’ai fait un film précédemment avec le même type de personnage, Au loin les lumières, qui se déroule à la frontière germano-polonaise. Après l’avoir rencontrée, je me suis demandé si j’avais vraiment envie de raconter l’histoire de quelqu’un qui est impliquée dans des sujets si complexes auxquels je ne connais rien. Mon idée de départ n’était pas de me dire « tiens je vais faire un film autour de la juridiction internationale », c’est plutôt venu de l’envie de développer ce personnage principal.
Florence Hartmann a travaillé avec vous. Comment s’est passée votre collaboration ?
Forcément nous avons fait beaucoup de recherches puisque nous n’y connaissions pas grand-chose, ce qui est aussi une bonne chose parce que la plupart du public est dans la même position, ce qui nous a permis de partir de zéro. Nous avons fait plusieurs visites au tribunal, et nous avons vu un documentaire sur Carla Del Ponte. Florence Hartmann apparaissait dans ce documentaire et nous avons réalisé qu’elle avait publié un livre. Nous l’avons contacté, je lui ai demandé de venir à Berlin pendant une journée pour parler aux acteurs. Nous avons eu une réunion avec eux, avons lu le scénario quatre semaines avant le tournage, et Florence était là pour parler du tribunal. Elle n’a pas participé à l’écriture du script, mais c’était très important pour les acteurs d’avoir un expert de son envergure pour mieux comprendre les arcanes de ce lieu. Plus tard, quand nous avons tourné le film et que nous sommes allés à la Haye, les acteurs ont pu rencontrer leurs « modèles » comme le procureur ou l’avocat de la défense.
Les deux personnages principaux du film sont Hannah Maynard et Mira Arendt. Une référence à Hannah Arendt ?
J’ai toujours pensé que si sur un public de 200 personnes, 10 s’en rendaient compte, ça serait une bonne chose. Si tout le monde se dit « ah c’est Hannah Arendt. » Je me serai dit non, on va pas faire ça. Nous avons lu les textes d’Hannah Arendt et ça a une connotation très légère dans le film. Nous avons fait ça parce qu’elle était une véritable humaniste. Je pense qu’elle aurait été d’une grande inspiration pour Hannah Maynard.
Peut-on dire de La Révélation que c’est un film noir ?
Je n’aime pas trop penser en terme de « genre » parce qu’en général dans le film de genre, je trouve que les personnages principaux restent assez plats, totalement obnubilés par leur objectif. Quand nous avons commencé à travailler sur le film, nous nous somme dit que nous aimions un certain type de thrillers, nous aimons le cinéma indépendant du nouvel Hollywood. Ce sont des thrillers avec un impact politique, mais qui prennent aussi le temps d’explorer les émotions du personnage principal, comme Kloot par exemple. Il peut aussi y avoir des thrillers sans violence physique comme Les hommes du président où l’on suit deux journalistes pendant deux heures. Il est très intéressant de voir que cela marche au cinéma et c’est de là que nous sommes partis. De réécriture en réécriture, nous avons réalisé que nous réduisions les éléments de type thriller dans le film. L’histoire se dirigeait à mon avis de plus en plus vers le drame. Je trouve que le film est un drame avec des éléments de thriller, car nous nous sommes plus concentrés sur les relations entre les deux personnages. Un film noir, je ne sais pas ?
Une des grandes questions que pose La Révélation est, peut-on faire passer l’intérêt collectif, l’adhésion d’un pays à l’U.E. devant un crime de guerre. La fin justifie-t-elle les moyens ?
C’est une question à laquelle il est très difficile de répondre, parce que se dire faisons passer l’intérêt collectif au premier plan est une réponse très rationnelle que seuls les politiciens sont peut-être capable de donner. Mais si on se place du côté de l’humain, comme on le voit avec Hannah, ce n’est pas possible pour elle. Ça, c’est pour le personnage principal. Nous avons essayé de donner aux personnages secondaires des arguments aussi valables que possibles. Il n’y a pas de réponse claire et précise. Il n’y a pas de noir et blanc, pas de solutions faciles. C’est quelque chose de très compliqué et les personnages du film essayent de s’en sortir. Le tribunal travaille sur des sujets très compliqués. Il y a une partie de l’Europe qui essaie de juger une autre partie de l’Europe qui ne fait pas encore partie de l’U.E. Quand j’ai fait des recherches pour ce film, nous sommes allés à Banja Luka qui est la capitale de la partie serbe de Bosnie. Nous y avons rencontré un homme politique qui a servi de modèle au personnage d’Halic dans le film. Tu y vas, il fait beau, le café est dégueulasse, et tu te demandes, pourquoi ces jeunes gens n’auraient pas le droit d’avoir une part du gâteau ? Ils veulent être en Europe, avoir un futur, du travail, élever des enfants, voyager. Qui sommes-nous pour dire qu’ils n’en ont pas le droit !
Le film fait penser à la série The Wire, on est dans des nuances de gris, c’est assez didactique, l’idéalisme face à la Real Politik, le politique face à la justice. Ce sont des sujets dont vous vouliez parler ?
Quand on écrit une histoire, on ne peut pas être didactique, on peut juste essayer d’être aussi convaincant que possible et si tu es chanceux, tu réussis à faire passer un message. Ce n’est pas possible de le faire frontalement. Donc si vous me demandez, comment faire un film qui tourne autour de tous ces problèmes, je répondrais que je n’en sais rien et que j’ai avant tout besoin qu’un personnage me vienne à l’esprit pour ensuite raconter son histoire.
La couleur dominante du film est le gris, un peu comme les décisions que les personnages doivent prendre et l’univers totalement déshumanisé du TPI.
Je travaille avec le même décorateur et le même directeur photo depuis 3 films et la façon dont Christian, le décorateur travaille est d’aller dans un premier lieu sur les lieux où nous tournons le film pour proposer les couleurs qui lui viennent à l’esprit. Sur Au loin les lumières, dont l’action se situait à la frontière germano-polonaise, nous avions des couleurs différentes pour les deux côtés de la frontière. Quand il est revenu de la Haye, il m’a dit qu’il y avait beaucoup de gris et de bleu, que c’était plutôt froid, et qu’il voulait utiliser ces couleurs. D’un autre côté nous n’allons pas aussi loin que nous le voudrions puisque nous ne pouvons pas totalement contrôler les couleurs. Ce n’est pas possible avec le budget que nous avons. Si tu vas à Sarajevo en été, il n’est pas possible de s’en tenir au gris. Tu es dehors, tout est vert et plein de couleurs. Donc nous avons essayé de faire tout ce que nous pouvions en tenant compte de nos contraintes. Nous avons tourné dans beaucoup d’endroits anonymes, de transition : les bureaux, les chambres d’hôtel, le tribunal. Si tu tournes dans un hôtel, tu as une possibilité de faire quelque chose avec les couleurs. Je ne voulais pas non plus trop retravailler les couleurs pour garder le style quasi-documentaire du film entre autres parce que je trouve que ça donne plus de libertés dans le travail avec les acteurs par exemple. A l’époque de mon premier film, je venais de voir La Promesse et j’ai été abasourdi par la beauté du film. Nous avons parlé avec la production du film et je me suis rendu compte que beaucoup de choses qui donnaient l’impression de ne pas avoir été fabriquée l’avaient en fait été. C’est quelque chose que j’aime beaucoup.
Je n’avais pas ça en tête, mais je pense que c’est effectivement une bonne comparaison, quand vous parlez de la couleur grise et des personnages qui doivent prendre des décisions « grises ». Quand je vois le film, je me rends compte qu’il y a beaucoup de gris. On a essayé de ne pas être tout en noir et blanc
Au sujet du multilinguisme, on a l’impression qu’ici, il traduit « une perte d’identité », notamment à travers le personnage de Mira qui refuse de façon quasi-permanente d’utiliser sa langue maternelle…
Au début du film, elle fait comprendre très clairement qu’elle a une nouvelle vie comme beaucoup de bosniaques qui sont venus en Allemagne et qu’elle refuse de s’attacher à ses racines bosniaques, évidemment à cause de ce qui lui est arrivé. Elle essaie de vivre la vie d’une jeune femme éduquée qui habite dans une grande ville. Mais c’est quelque chose qu’elle ne peut pas réussir à faire au fur et à mesure que le film avance. Malgré tout, elle dit quelque mots en serbe juste avant l’enterrement de son frère. Son mari parle allemand et elle veut que son fils parle également allemand. C’est une décision totalement différente -comme elle le dit au début du film- Allen son frère a choisi une direction et elle une autre. C’est quelque chose que j’ai découvert en parlant avec des serbes à Berlin. Ils ne croient pas que la situation en Bosnie va s’améliorer, tout du moins pas de leur vivant.
Une des questions que pose le film, c’est quand on a vécu un traumatisme tel que celui que Mira a pu vivre, il y a deux options. Soit l’oublier, le dépasser ou au contraire, l’affronter. Chez Mira on passe d’un état à l’autre. Comment cela se déclenche chez elle ?
Je pense qu’elle essaie de s’en tenir à sa stratégie de vie aussi longtemps que possible. C’est-à-dire, ne rien laisser s’approcher d’elle. Mais vient un moment où elle réalise que la menace extérieure se rapproche d’elle et est déjà là. Ces gens la menacent et menacent sa famille en donnant un jeu à son fils. Donc, elle n’est pas capable de maintenir cette vie parce que son frère a décidé d’aller au tribunal sans lui dire. Quelque part, de par son mensonge et sa mort, il a déclenché quelque chose qu’elle n’aurait pas fait par elle-même. Je pense qu’après que son fils a été menacé et après qu’elle a parlé à son mari, elle réalise que sa seule chance est de changer radicalement d’attitude et de se confronter à son passé. C’est aussi quelque chose que nous avons découvert chez beaucoup d’autres victimes du conflit. Il y a un livre très intéressant qui s’appelle Witnesses qui explique ce que l’on peut faire ou pas dans ce genre de situations. Pour certaines personnes, aller témoigner au tribunal est un grand soulagement. En général, c’est le cas des personnes qui avaient déjà décidé de parler à leurs proches. Ils veulent que le public soit au courant et ils tirent leur force de là. Pour d’autres, aller au tribunal, peut être très traumatisant. C’est le cas des personnes qui ne sont pas prêtes à parler.
Il y a d’ailleurs un moment assez brutal dans le film ou le boss d’Hannah lui dit, « It’s no fucking therapy ! »
Quelque part, je pense qu’il a raison. Pour la plupart des gens qui vont témoigner, ce n’en est pas une. Voyager pour aller dans un tribunal dans une autre ville avec 15 hommes qui sont là, l’un d’entre eux étant probablement le coupable, pendant que vous racontez quelque chose de très intime est l’exact opposé de ce dont vous pourriez avoir besoin. Ils sont amenés là-bas, dans une salle d’attente et ensuite on les fait rentrer, on leur demande de raconter une toute petite partie de l’histoire et surtout de ne pas raconter le reste parce que le tribunal n’a pas le temps. Une fois que c’est terminé, « Merci vous pouvez rentrer chez vous ». Pour beaucoup de femmes, le passage devant la cour est traumatisant. Je pense que ce dont ils auraient besoin est d’à peu près la même chose que ce que fait la Fondation pour la Shoah. S’asseoir, avoir quelqu’un qui a beaucoup de temps pour raconter ce qu’il s’est passé afin que ça soit documenté. Ce n’est pas ce que peut faire la justice internationale.
Le film termine sur une touche plutôt positive. Est-ce que quelque part, ce n’est pas pour garder une touche d’optimisme dans ce monde très gris foncé.
Effectivement, la fin a quelque chose de positif, parce qu’on a senti qu’il y des gens comme Hannah, pas beaucoup, mais si tu essaies vraiment il est possible de réussir à faire des changements. Et c’est ce qu’elle fait tout u moins dans la relation qu’elle entretient avec Mira. Pour la dernière scène, il n’était pas précisé dans le script si Mira devait dire merci ou pas. Nous en avons discuté avec les deux actrices quand on a tourné la scène et on a senti qu’Hannah par ce qu’elle faisait méritait qu’on la remercie. Ce qui est loin de signifier que les choses iront mieux à partir de là. On ne sait pas ce que va faire le tribunal bosniaque, on ce qui va arriver à Duric. On ne sait pas si Hannah va pouvoir continuer à exercer son métier, si la famille sera toujours menacée, si Mira pourra se réconcilier avec son mari. Je dirai qu’on est toujours dans ces nuances de gris. J’espère que le tribunal va continuer son travail, qu’il s’améliorera et que les plus grandes nations vont le reconnaître. Je suis probablement assez optimiste pour dire n’abandonnons pas encore tout espoir.
1 réaction
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Boris |
zoomer
26/03/2010 | 19h04
Réagissez !Je dois dire que j’ai vraiment beaucoup aimé ce film car il est tout en nuance faisant du spectateur un acteur de sa pensée ; le spectateur doit réfléchir, on ne lui dit pas « ça c’est bien », « ça c’est mal ». Le strict opposé de Micheal Moore et ça fait du bien.
Bon petit bémol parce qu’il en faut bien un, même si je sais bien que l’on ne peut pas tout aborder dans un film. Il semble que l’auteur à tout de même prit parti de la nécessité d’un TPI ou du moins d’une juridiction internationale en ex-Yougoslvie. Peut-être est-ce parce que cette juridiction est une réalité ? en tout cas, la question se pose.