Revenons un moment sur cet intouchable bienfaiteur de nos assiettes.
Du contre-pouvoir au pouvoir
Le mouvement Slow food est né de l’audace sarcastique d’une nuit d’ivresse pendant laquelle son fondateur, Carlo Petrini, aurait lancé le défit de s’attaquer à la culture fast-food suite à l’ouverture à Rome d’un nouveau Mac Do’ sur la très félinienne Piazza di Spagna, mais ça, vous le savez déjà. Du ralliement spontané à ce mouvement est né en 1989 Slow food, association revendiquant aujourd’hui plus de 100 000 membres répartis en environ 850 convivia à travers le monde. Le convivium est la base du réseau Slow food. Ces communautés locales d’hédonistes mettent « leur temps et leur énergie à la réalisation des idéaux de Slow food ». Que faut-il entendre par-là ? Lobbying, recherche de partenariat, organisation d’événements festifs et conviviaux, compagnes d’éducation et de sensibilisation au goût ou défense de l’association lorsque celle-ci est critiquée, les convivia font figure de gardiens de la maison-mère.
Ces adhérents dévoués et gourmands constituent un ensemble de réseaux et de projets institutionnalisés gravitant au sein de la nébuleuse Slow food. La plus importante est sans nul doute Terra Madre qui réunit tous les deux ans à Turin producteurs et consommateurs du monde entier tant dans une optique d’information que de coopération. Citons aussi la fondation pour la biodiversité, son Arche et ses sentinelles oeuvrant à la conservation des espèces animales et végétales menacées. Enfin, n’oublions pas la très onéreuse Université des sciences gastronomiques dont l’enseignement est reconnu par l’État italien et qui jouit d’une importante aura à l’échelle du Globe.
Né dans l’opposition au fast-food, Slow food n’apparaît pourtant aujourd’hui plus tant comme un contre-pouvoir qu’un pouvoir à part entière.
Une muséification de la nature ?
Mais revenons un moment sur ces idéaux mobilisant l’énergie des convivia. Associant le plaisir gustatif à la qualité des produits, Slow food s’est engagé dans la préservation de la biodiversité. Son action s’y déroule en deux temps. À la constitution de l’Arche du Goût, inventaire des produits menacés de disparition, s’ajoutent des projets « sentinelles » visant à les sauvegarder puis à les relancer. « Indigènes » ou acclimatés depuis un certain temps, ces produits sont choisis pour leurs profonds liens à l’économie et aux usages des sociétés qui les cultivent, leur classement répondant donc autant à une logique écologique qu’économique. Nous sommes bien là dans une volonté de « développement durable ».
Or, triste réalité peut être qui nous amène à poser cette question : les produits sains sont-ils toujours les produits bons ? Eros et Tanatos encore, instinct de conservation et propension au plaisir ne vont pas toujours de pair.
De plus, en se plaçant parfois contre le mouvement même des sociétés au nom d’une tradition – de fait très partiale et en perpétuelle réinvention – Slow food ne participe-t-il pas à une muséification de la nature ? C’est en fait là tout l’enjeu véritable de l’écologie actuelle qui nous amène à nous interroger sur les bornes de l’action de préserver, laquelle devient souvent une façon pour une génération d’imposer à celle qui la succède une vision du Monde qu’elle juge « véritable » alors qu’elle ne fait que lui être propre et particulière.
Eux, c’est le goût ?
Enfin, le premier critère de classement d’un produit dans l’Arche reste celui « d’une qualité gustative exceptionnelle ». Or, si la finalité hédoniste est plus qu’appréciable, le goût reste une notion qualitative profondément relative. Contrairement à ce que semble décrire Slow food, il ne peut pas aujourd’hui se réduire à la simple définition d’un mécanisme neurologique. Le goût s’apprend autant qu’il ne s’éveille et il est avant tout cosa mentale. De plus, les produits sont vivants. Ils évoluent ou s’acclimatent selon les époques ou les terroirs. Ils ne s’y apprécient pas de la même façon et selon les mêmes critères. Les mots du goût et avec eux la réalité de celui-ci différent encore d’une société et d’une époque à l’autre. Pour reprendre la petite provocation d’Annick Faurion, « le goût pur n’existe pas », il « n’est obtenu que par un processus de persuasion continu, éducatif puis social ».
Prenons garde alors que ce processus de persuasion ne s’achève pas par la substitution d’un goût dominant par un autre, sous prétexte que cet autre serait plus « naturel » ou « véritable ». Si le goût est la condition première au plaisir, Slow food a bien raison de le défendre, mais se lancer dans une vaine recherche de pureté, ou dans une muséification se révèlerait tout aussi criminel que l’uniformisation du goût contre laquelle – et à juste titre - le mouvement se dresse.
6 réactions
-
Boris |
zoomer
16/04/2010 | 01h45
-
David |
zoomer
16/04/2010 | 01h59
-
robespierre1715 |
agitateur
16/04/2010 | 13h02
-
David |
zoomer
16/04/2010 | 14h56
-
Charlotte |
zoomer
20/04/2010 | 00h21
-
David |
zoomer
20/04/2010 | 19h28
Réagissez !Et moi qui adore manger un bon burger, un bon sandwich à l’italienne, un bon kebab et tout et tout… Quelle prétention dangereuse de vouloir définir le goût comme certains essayèrent de définir le beau. Jdanov n’aurait pas renié un tel sectarisme.
Et ce d’autant plus que la cible, le fast-food, est bien floue, confondant un mode de consommation ancestrale et la malbouffe sur fond d’antiaméricanisme primaire de la part d’une bourgeoisie comtemplative. Et si la pauvreté était aussi un élément de cette malbouffe?
L’uniformisation du goût est tout autant fantasmée que l’americanisation du monde… le monde évolue voilà tout. Je vous invite à manger MacDo aux Etats-Unis et en France et vous comprendrez que c’est la firme qui s’est adaptée aux goût locaux (bien plus rapide que d’attendre une évolution du goût local, on a tout de même un mac savoie!!!). Et c’est d’ailleurs bien mal connaître la gastronomie américaine qui se nourrie des cultures du monde et des diverses vagues d’immigration. En une semaine à New York, j’ai eu l’occasion de manger des plats de plus d’une dizaine de nationalité. Bien sur l’Amérique se réapproprie ces cuisines pour l’adapter à ses goûts mais ne faisons nous pas de même avec les cuisines venues d’ailleurs?
Mon Dieu Boris, mais ma parole tu deviens sahlinsien!
Juste un petit lien vers un article lu il y a longtemps (mais néanmoins très intéressant), qui concerne les langues dans la mondialisation, mais peut-être en va-t-il de même du goût…
http://www.cafe-geo.net/articl.....rticle=488
Finalement, le développement durable rejoue de vieux phénomènes: tout cela ressemble beaucoup au folklore de la fin du XIXe et du début XXe, qui a codifié -et pour longtemps- une partie des « traditions » françaises, de la coiffe bigoudine à notre chère gastronomie, que certains veulent aujourd’hui faire classer à l’Unesco.
Je cite (de mémoire et approximativement) Michel de Certeau: « le folklore a le charme des choses mortes »
Ajoutons peut être aussi à cela un coté finalement très agrarien – là aussi façon fin du XIXe siècle – dans la méthode, la pédagogie et les fins de Slow food. Et si finalement nous ne serions pas là dans une sorte de continuations du processus de modernisation des campagnes?
Penses-tu que Jean-Luc Mayaud et Gilles Pécout lisent Zoom Out pour y répondre?
Et pour ceux qui souhaiteraient en savoir un peu plus, un reportage assez politiquement correct diffusé, de mémoire, l’an dernier : http://envoye-special.france2......ticle=2207
En attendant, restons alertes et prenons garde. Comme tu le soulignes bien David : tomber dans une nouvelle uniformisation du goût pour en faire tomber une autre n’est pas nécessairement souhaitable !
Il est vraiment bien fait ce reportage Charlotte, merci pour le lien!