Créer l’offensive médiatique
À quelques semaines de son procès, qui se déroulera à Paris du 8 au 23 juin, Jérôme Kerviel rompt le silence auquel il était astreint depuis deux ans, et attaque par voie de presse la Société Générale et les juges qui l’ont instruit depuis le début de l’affaire.
Samedi dans les colonnes du Figaro, dimanche dans celles du JDD, sur le plateau de France 2 et sur France Info, celui que l’on surnommait « le trader fou » multiplie les sorties médiatiques. Le visage contrit, l’image du bosseur qui s’est fait avoir par le système et la sortie de son livre choc L’engrenage : Mémoires d’un trader, tout est réuni pour faire monter sa côte de popularité.
Ce n’est pas la première fois qu’un prévenu ou un accusé se sert des médias en même temps que ceux-ci l’utilisent, afin de créer le contexte le plus favorable possible avant son procès. Mais je reste toujours très impressionnée par la construction et la déconstruction du personnage public dans la sphère médiatique. Très certainement conseillé par ses avocats *, Jerôme Kerviel est passé en deux ans, d’un homme renfermé – coupable parfait à la Fabrice Burgaud, à cette petite chose plaintive tout droit sortie d’un roman de Zola.
* Sa défense sera assurée par Maître Olivier Metzner, l’avocat de Dominique de Villepin et de l’ancien dictateur panaméen, Manuel Noriega.
Victime d’un système fou
Après la crise financière dans laquelle le monde est engagé, la faillite grecque, l’affaire Madoff, le désastre de Goldman Sachs suite à la chute de Lehman Brothers, l’histoire du petit malheureux invite à l’empathie. Dans un ensemble bancaire transformé en Casino, on imagine bien que l’homme ai été dépassé . Surtout lorsque celui-ci alimente le mythe d’un système virtuel devenu fou et tellement complexe que, selon lui, seules deux ou trois personnes seraient à même de le comprendre. Vu le taux de popularité des banques cette année, le terrain est facile.
Ainsi, la première page du JDD nous annonce que « Kerviel accuse ». Selon lui, ses supérieurs connaissaient les positions hors-norme – jusqu’à 50 milliards d’euros – qu’il prenait sur les marchés financiers. « On m’accuse aujourd’hui d’avoir pris des positions spéculatives », alors que » tout le monde le savait à l’époque « . « Dans une salle des marchés, tous les traders spéculent, c’est la seule manière de gagner de l’argent. » On nous cache tout, on nous dit rien, reprise magnifique des fantasmes populaires…
Pire, dans le système financier qu’il décrit, les traders seraient des prostituées poussées à faire du chiffre par leurs proxénètes. Et Kerviel de conclure sur ce point, par une vulgarité plutôt étonnante dans son corps de métier. Je le cite : « Vous savez pour nos chefs, on est des gagneuses. A la fin de la journée, on entendait la phrase : Relevé des compteurs ! »
La repentance
Reconnaissant avoir été « partie prenante » d’un « milieu complètement déconnecté du réel » où l’« on perd la notion des montants », l’ex-trader dit aujourd’hui se demander comment il s’est « laisser entraîner là-dedans ».
Et pour justifier tranquillement son innocence, il tape dans le roman social : « Quand j’étais gamin, je travaillais souvent le samedi ou les vacances pour donner un coup de main au salon de coiffure de ma mère, elle m’a élevé comme ça : on se défonce pour l’entreprise dans laquelle on est. Notre culture familiale, c’était ça: un patron t’a offert un boulot, alors tu te bouges pour lui renvoyer l’ascenseur. En quoi est-ce suspect qu’un salarié veuille bien faire? Je vous jure que c’était ma seule motivation. Évidemment, à la banque, il y avait des bonus à la fin de l’année. » Un gamin qui travaille le samedi, un employé zélé, on l’aime déjà notre Jérôme, et on a tout oublié de l’affaire.
Kerviel a un bouquin à vendre, donc, mais surtout un procès qui se tiendra devant le tribunal correctionnel de Paris. Il est accusé d’abus de confiance, faux et usage de faux et introduction de données frauduleuses dans un système informatique.
Mensonges, vérités, ce n’est pas à nous d’en juger. Mais n’oublions pas que Jérôme Kerviel semble avoir démontré une capacité impressionnante à jongler avec les outils financiers de la banque et à manipuler leur logique interne.
Aller plus loin
Son livre, Engrenage : Mémoires d’un trader, sortira mercredi aux éditions Flammarion
Interview de Jérôme Kerviel par Laurent Delahousse, dimanche 3 mai sur France 2
http://www.dailymotion.com/videoxd5zp0Interview sur France Info, Lundi 4 mai
http://www.dailymotion.com/videoxd5zue
2 réactions
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David |
zoomer
04/05/2010 | 19h21
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Mathilde |
agitateur
05/05/2010 | 14h01
Réagissez !Ah, ce cher Jérôme… Je voudrais en faire un portrait avant le début de son procès mais je n’arrive pas à le saisir… Ce qui est sûr c’est que tout ça semble être un beau jeu de d’hypocrites…
Incroyable : « on perd la notion des montants »… Pendant ce temps là, d’autres galèrent pour des sommes dérisoires. Je pense notamment aux personnes évoquées par Florence Aubenas dans son récent livre « Quai de Ouistreham »… Deux univers !