Pour son second long métrage, Jeff Nichols nous plonge dans la tête tourmentée de Curtis LaForche, interprété par un Michael Shannon obsédé par l’idée d’une tornade imminente qu’il voit et « ressent » chaque nuit en rêve. En dépit du bon sens, Curtis suit ses instincts et construit un abri anti fin du monde pour protéger sa femme (Jessica Chastain révélée dans Tree of Life) et sa fille sourde.
La notion de point de vue
Dès le départ, Jeff Nichols inscrit par petites touches subtiles son film dans un registre fantastique pesant. Les nuages toujours bas, le ciel à la teinte inquiétante et des grondements assourdissants viennent s’immiscer dans le quotidien heureux de ce père de famille modeste et sans histoire. L’inquiétante étrangeté de ces événements climatiques redouble dans des cauchemars violents qui finissent par avoir des conséquences sur sa condition mentale, physique et sociale. Dans ce sens, Take Shelter se rapproche du Jacob’s Ladder de Adrian Lyne (1991). La mise en scène choisit d’épouser le point de vue d’un personnage qui perd ses repères au point de douter de sa propre perception en allant consulter un psy. Ainsi toute la force du film réside dans cette dualité : soit Curtis est un fou qui est en train de perdre tous repères avec la réalité, soit le monde qui l’entoure est aveugle et court à sa perte ?
L’ambiance lourde et lente du film est réussie. Et ça marche, Take Shelter offre un plaisir de doute permanent et agaçant au spectateur jusqu’à l’ultime final (mais chut…).
Les limites du concept
Soyons francs. Take Shelter est conçu comme un film concept qui dans sa recherche de déstabilisation constante finit par ressembler à une démonstration voyante de tour de passe-passe. Malgré des longueurs évidentes, la frontière entre folie et réalité est bien maitrisée et le duo Michael Shannon/Jessica Chastain confère une vraie dimension avec des enjeux dramatiques forts.
Les plus rationnels trouveront et, avec raison, que derrière la maitrise formelle évidente, le film est creux, appuyé et pathos. Ce bon papa qui oscille entre le messie et le schizophrène violent agit au final pour la protection de sa gentille famille. À la manière de Curtis, je trouve plus tentant de vouloir s’abandonner à la raison pour l’irrationnel et le « magique », quitte à fermer volontairement les yeux sur les incohérences et le manque de profondeur de l’ensemble. Comme Burried, Take Shelter appartient à la catégorie de films « juste » plaisants de petits malins, et il laisse néanmoins présager des œuvres beaucoup plus ambitieuses de la part d’un réalisateur qui a, j’en suis sur, passé ici un cap.

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